Une saison en enfer de Rimbaud, par Jean-Quentin Châtelain

Au sol, un cercle de terre comme un cratère ou une bouche de l’enfer, au centre duquel deux pieds portent une masse couverte de haillons, de tissus, comme cette sculpture de Rodin à laquelle Jean-Quentin Châtelain ressemble. Feu d’un projecteur braqué sur le visage, le comédien est ce Rimbaud brûlé par le soleil d’Afrique à la fin de sa vie. Jean-Quentin Châtelain est un diseur de textes qui mâche les mots, les presse et les essore pour en faire ressortir la sève. Le verbe s’incarne, devient poésie pure… Et c’est d’abord déconcertant.

L’homme debout, immobile, à la face tournée vers le ciel, ébloui de rayons, les yeux fermés d’abord, émet des sons. Des sons déformés, articulés d’un débit lent et monocorde, qu’on ne comprend pas immédiatement. Peu à peu, donc, la voix éraillée se met à signifier et on s’habitue à cette phonétique particulière : une accentuation un peu suisse, des « è » ouverts et des « s » chuintants. On s’habitue, on se familiarise, et alors il suffit au comédien d’accélérer un peu pour nous emmener. Ses mots mâchés en bouche, désarticulés, prennent alors de l’ampleur, du relief, et emportent tout.

Une Saison en Enfer est un texte difficile où Rimbaud revient sur sa période de « voyance », réécrit certains de ses poèmes en vers libres et, surtout, évoque sa relation avec ce « porc » de Verlaine, lui, la « vierge folle ». C’est un voyage dans la douleur qui débute par le récit d’une origine païenne fantasmée, gauloise et sanguine, un voyage où le poète invoque la mer, le désert et préfigure sa soif d’espaces, qu’assouvira son voyage en Abyssinie d’où il reviendra malade, amputé. Le jeune Rimbaud s’imagine déjà la peau tannée, retour des pays chauds. « Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds »

Châtelain-Rimbaud est une statue immobile, un amas de glaise psalmodiant un texte désintégré qui se réintègre sur la scène du Paradis, cette salle sous les combles du Lucernaire. Un lieu parfait pour faire exister cette Saison en Enfer, dans un espace de création voulu par son metteur en scène comme un purgatoire.

Pendant une heure vingt, Jean-Quentin Châtelain module une performance qui va crescendo, plongée dans une ébriété du langage contagieuse et au terme de laquelle on sort sonné, dans un état second.

DANS LA MÊME RUBRIQUE

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*