Grammaire étrangère, une conférence de Grand Magasin

« Un style, c’est arriver à bégayer dans sa propre langue. (…) Être comme un étranger dans sa propre langue », affirme Deleuze dans son Abécédaire filmé. C’est un peu l’objectif des créateurs de Grand Magasin, Pascale Murtin et François Hiffler, dans leur série de spectacles Grammaire étrangère : « Entrevoir la grammaire dans tout texte ou discours, buter dessus au fil des phrases, suivre les détours de la syntaxe,soupeser les articles, regarder scintiller les prépositions,explorer le temps des verbes, se réjouir de la place des adverbes. »

Voici un spectacle inclassable qui donne l’impression de n’être compris que par ses adeptes, riant ça et là au long de ces 45 minutes dans l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne, où les étudiants de lettres assistent d’habitude aux cours magistraux de linguistique.

Grammaire étrangère n’est à proprement parler pas un spectacle, peut-être une performance. Ses auteurs le présente comme une « récital poétique » ou un « journal d’exploration ». En tout cas, il s’agit de créer une réflexion sur la langue qui débute par cette citation : « Pour décrire le monde je ne dispose que de 58 000 noms communs », première phrase prononcée après une lente présentation où les intervenants, elle blond peroxydé aux chaussures à plate-forme et lui en costume coloré, brandissent des écriteaux vierges en égrenant des noms. Oui, cette séance est consacrée aux noms communs, après celles dédiées aux adverbes de temps, de lieu.

La forme est volontairement rébarbative, il s’agit d’énoncer d’une voix monocorde des listes de mots, semées de phrases emblématiques du genre : « c’est par les noms que je retrouve le monde au réveil d’une sieste », « combien de fois ai-je prononcé le mot jour ? », ou encore des distinctions fonctionnelles entre quasi homonymes comme voiture et toiture. Car le nom dissimule autant qu’il désigne, autre lieu commun de la linguistique. Ainsi le mot image ne montre rien en particulier, tout comme « le mot chien ne mord pas ».

Au bout d’un moment, on se rend compte que c’est vraiment une grammaire plus qu’un spectacle, une simili méthode d’apprentissage du français, comme Ionesco écrivait La Cantatrice chauve en parodiant les méthodes de langue. Le propos est parfois humoristique, avec quelques allusions illustrant les principes de dénotation et de connotation qui font rire le public : « Un doigt peut-être le majeur », « un banquier peut-être un voleur ».

« Il y a moins de mots que de choses », affirment encore nos deux orateurs, pour bien montrer que le problème de la langue est toujours de savoir comment dire le monde. Car le langage est une trahison, sauf à faire des onomatopées ou à revenir au mythe platonicien du Cratyle qui postule une correspondance totale entre les mots et les choses. C’est cette question que pose Grammaire étrangère, d’une façon volontairement post-conceptuelle. Ce faisant, on dirait qu’ils cherchent à être inclassables, en refusant de choisir entre la poésie et la conférence, pour ne pas qu’on leur colle une étiquette.

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