La réunification des deux Corées 

  • Création de Joël Pommerat. Avec Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Yannick Choirat, Philippe Frécon, Ruth Olaizola, Marie Piemontese, Anne Rotger, David Sighicelli, Maxime Tshibangu
  • Spectacle vu le 7 février 2013 à
  • Réserver sur liens Fnac

La réunification des deux Corées ? Le titre est métaphorique : il renvoie au mythe des androgynes décrit par Aristophane dans Le Banquet de Platon, la réunion de deux entités séparées à la naissance qui se retrouvent après s’être toujours cherchées. Mais d’amour il n’est pas question, ou si peu, dans ce spectacle de Joël Pommerat qui présente une suite de saynètes évoquant la jalousie, la folie, l’adultère, la guerre, la mort et la solitude, et dont les résonances sont nombreuses avec le dernier livre de Yasmina Reza, Heureux les heureux.

De ces saynètes courtes, esquissées d’un trait sûr, et qui pourraient figurer dans un vaudeville, Pommerat fait des scènes mystérieuses. Deux amis s’embrouillent pour un rien, la question de savoir comment est née leur relation, comme chez Sarraute (Pour un oui pour un non). Un homme traverse avec sa compagne un parc, la nuit, lorsque surgit un fantôme qui manque de l’emporter sous ses yeux : c’est l’angoisse de chacun et de chaque instant, l’instabilité de l’amour, la mort rodant alentour que suggèrent chacune de ces saynètes. Un homme revient dix ans après son départ dans son ancien foyer, avec les clés de l’appartement, pour dire seulement « au revoir » à son ex compagne, des parents se déchirent parce que leur enfant a décidé de partir à la guerre, une femme confesse n’avoir jamais aimé son mari. L’idée du spectacle peut être résumée par cette réplique d’un psychiatre face à sa pensionnaire enceinte : « L’amour ça n’existe pas, c’est comme la drogue ou l’alcool ». Il y a aussi un mariage annulé, un pendu, une prostituée humiliée…

Le dispositif n’est plus celui, circulaire, de Ma chambre froide ou Cercle Fiction. C’est une scène « bi-frontale », un ruban de sol éclairé de façon magistrale et changeante que les acteurs traversent, entre deux gradins de spectateurs. Grâce à une sonorisation minutieusement réglée, on entend les acteurs parler, chuchoter, penser presque. Lors des noirs, en un clin d’œil, le plateau change du tout au tout. Pour le sentiment d’inquiétante étrangeté, il y a une atmosphère de fête foraine, auto-tamponneuses et fumée, et toujours cette ambiance de cabaret nocturne, ces rengaines chantées par une comédienne androgyne, Agnès Berthon, dans une langue parfois désarticulée, comme dans un cauchemar.

Joël Pommerat livre une nouvelle création singulière, réaliste et onirique, qui prend aux tripes et laisse les spectateurs traversés d’un sentiment étrange, passés le malaise et quelques rires… C’est par l’anecdote qu’il fait surgir la profondeur de la vie humaine, pénétrée de l’angoisse d’exister, en projetant sur la scène des images qui zèbrent la vision comme des éclairs.

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