Reportage : quatre jours d’effervescence théâtrale au festival d’Aurillac 2016

    Le festival d’Aurillac, c’est un bouillonnement d’humanité et de créativité, une foule de festivaliers qui se presse pour découvrir des centaines spectacles dans le centre de la ville et ses environs, entre déambulations, musique, petites animations et installations de grande qualité. Compte-rendu de ces quatre jours éloquents et foisonnants, du 17 au 20 août 2016, avec des liens vers de nouvelles critiques.

    Mercredi 17 août, 10h. Après avoir fait du stop sur une route perdue des Cévennes, j’arrive au col de Jalcreste où j’attrape un blablacar. La conductrice vient d’Alès, elle a terminé une thèse consacré aux compagnies de théâtre de rue et anime un blog sur le sujet avec d’autres doctorants. L’autre voyageuse, qui embarque à Florac, est aussi une habituée du festival. Elle transporte un panier de produits bio mystiques et doit rejoindre des amis à la Ponétie, une aire sportive transformée en immense camping rudimentaire, vivant et bordélique. Un peu avant 14 heures, sous un soleil de plomb, on fait la queue pour acheter le bracelet qui nous permettra de circuler dans cette zone alternative qui tranche avec les campings familiaux de la Cère et de l’Ombrade. Caravanes en épis, tentes Quechua juxtaposées, camping cars balançant de la tech’ devant lesquels somnolent des molosses que leurs maîtres passent leur temps à appeler et qui se soulagent dans l’herbe… Une bonne ambiance, empreinte de promiscuité canine, règne entre les résidents qui affichent les signes d’une marginalité paradoxalement très uniforme. Je plante ma tente dans ce qu’il reste de pelouse encore vierge.

    Wawaches à la Ponétie

    Ici on peut manger une crêpe ou un mafé, boire un rhum ou un café, la zone est autosuffisante et certains semblent ne pas en sortir. La majorité des campeurs peuvent être décrits comme des ouaouaches (ou wawaches), un terme désignant les punks a chiens ou les babas cools, expression sans doute née à Chalon-sur-Saône où se tient un autre grand festival de théâtre de rue. Wawache, en entendant ce mot j’imagine une double étymologie, ouah ouah pour l’aboiement et wa-wash pour l’hygiène… Le soleil tape dur, les chiottes sont sales, la douche froide fait du bien. En patientant devant ces mêmes douches un autre jour, j’observe une scène moins étonnante qu’il n’y parait en ces lieux : un dogue vient pisser sur les jambes d’un mec assis là, qui s’indigne puis comprend : « il a du sentir l’odeur de mon chien ». Tout, ici, est affaire de territoire.

    De 10h à 4h du matin, des bus relient la Ponétie au centre ville. Lors de mon premier trajet, des passagers entonnent en chœur : « Le rond point, le rond point ! », avant de répéter à tue tête : « Le chauffeur n’a pas d’organe ! », en espérant que le conducteur, atteint dans sa virilité, fasse le tour du giratoire. La nuit tombée, de loin en loin dans le camping résonnent encore ces incantations collectives ! Rien à voir avec les bus qui desservent les spectacles souvent payants et excentrés du in, transportant des voyageurs plus âgés et normés socialement. A cet égard, l’accueil des professionnels dans l’école Jean-Baptiste Ramès, avec son café ombragé, ses chaises longues et son bureau de presse, offre un contraste saisissant avec la Ponétie et son squattage à l’arrache. Sans parler du « bar à Champagne », sorte de bar hype doté d’un dancefloor au parquet rutilant et d’une cour agréable, qui semble tellement loin de l’ambiance de la ville que certaines compagnies, dit-on, le boycottent.

    Mercredi après midi, vers 17h, le festival bat déjà son plein et les rues d’Aurillac sont inondées de spectateurs venus de France et d’ailleurs. On y retrouve le public de la Ponétie, adolescentes à dreadlocks qui marchent pieds nus, venues ici s’encanailler loin de leur famille bourgeoise, travellers ivres, punks à chiens, baba cools et néo hippies de tous poils, mais aussi des familles bien comme il faut, des curieux et beaucoup de gens issus du théâtre de rue. Ce melting pot alternatif compose une foule serrée où les appels canins recouvrent parfois les voix des comédiens. Le soir, pas évident de marcher dans la rue des Carmes, investie de monde, sans buter sur un chien. Quelques gars font la manche ou demandent simplement : « T’as pas un euro pour les croquettes ? », des filles peinent à relever leurs copains effondrés au sol tapissé de bières, à même lequel certains dorment du sommeil du juste.

    Manif anti sécurité

    Depuis les attentats de Nice, la sécurité est renforcée et la ville n’est accessible que par quelques portes où les sacs sont fouillés par des agents de sécurité en général sympas et compréhensifs. L’alcool, en particulier, est interdit… Vendredi soir, de petites échauffourées avec la police éclatent à l’occasion d’une manifestation hostile à l’état d’urgence et aux barrières de sécurité, à laquelle participe la compagnie d’extrême gauche Jolie môme et infiltrée par quelques casseurs. Des murs sont tagués, des pavés lancés, une vitrine cassée, ce qui alimente les débats dans la ville et la presse locale. Mais à part quelques retards dans les spectacles excentrés dont les arrêts de bus ont été déplacés et l’annulation, sur la grande place des Carmes, de la ronflante Deuche Joyeuse de Générik Vapeur, le festival ne s’en trouve pas bousculé.

    Dans le in, 20 compagnies officielles ont été invitées, parmi lesquelles je découvre les spectacles des compagnies Rasposo, Ici-Même, Komplex Kapharnaüm, la Folie Kilomètre et du Groupe ZUR, inoubliable. Dans le off, plus de 600 compagnies de passage animent les rues, les squares, les jardins, les écoles… Sans oublier les espaces excentrés comme le lieu-dit la Patate douce, où huit compagnies proposent douze spectacles plus un bar resto et un « after à pédales », chacun pouvant pédaler pour balancer des titres au juke box mécanique jusqu’à extinction de l’énergie humaine.

    Théâtre, danse, clown, déambulations

    Aurillac s’est construite au bord de la Jordanne, un affluent de la Cère qu’elle rejoint à Arpajon. Le centre ville s’étire sur la rive droite de la rivière, qu’elle longe au niveau du marché, Cours Monthyon. C’est là que se produit le show ludique et aérien des Canadiens Throw to Watch, deux fois par après-midi, qui incarnent un trio d’athlète venus du Kouglistan (pays imaginaire qui semble inspiré par le fameux Kouglof).

    Toute la journée, les festivaliers sillonnent la ville d’un bout à l’autre. En plus du théâtre, on découvre de la danse, du clown, de la chanson, une scène slam animée par Pilot le Hot, des monologues poétiques ou politiques, sans oublier les batucadas increvables et même un groupe de très jeunes enfants qui chantent devant un public médusé. Le matin, la Compagnie Internationale Alligator ranime Jean Jaurès en pleine rue, l’après-midi Théâtre Group’ organise un faux stand de fête foraine dans le jardin des Carmes, les chanteuses du Quartet Buccal occupent plus tard une autre partie du jardin, Ex Nihilo fait son ballet urbain avec des chaises place Michel Crespin, la Compagnie n°8 a excentré sa Garden party au Parc de la Fraternité, les duellistes d’AFAG jouent la Vraie vie des Pirates dans le square d’une église tandis que le fakir Saâdikh occupe un autre square. L’inventif Arnaud Aymard incarne Paco et Olaph Nichte dans la cour de l’école Veyre et c’est l’école d’application qui accueille la performance unique du Grand Colossal, Batman contre Robespierre, où l’on découvre à minuit The Première PartY, singulière confession rock. Cour de Noailles, le clown noir Pryl, un cadavre sur les bras, prend le public à témoin de son malheur, le Pat’mouille show anime la place de l’hôtel de ville et les Five Foot Fingers recréent leur jungle sur un terrain de sport.

    Une promenade en ville amène son lot de découvertes et de déambulations improbables, comme ces comédiens tirés à quatre épingles à la démarche d’automates, ce dompteur tenant en respect une bête de foire, ces animaux humains aux costumes extravagants, ce groupe de percus rock vibrionnant dont je n’ai pas retrouvé le nom, ou ce couple de danseurs qui réalise un happening saisissant de grâce et de drôlerie, Veiculo Longo.

    Samedi soir à 22h, le festival se clôt par le final spectaculaire de la Cie Gratte Ciel, peuplant justement le ciel de la ville d’anges moutonnants desquels tombent des milliers de plumes blanches.

    Retrouvez sur le site les critiques des spectacles des compagnies Rasposo, Ici-Même, Komplex Kapharnaüm, la Folie Kilomètre et du Groupe ZUR (parmi la programmation in), ainsi que celles du Quartet Buccal, d’Arnaud Aymard (Olaph Nichte) et du Stand 2000 de Théâtre Group’ (trois spectacles de la si foisonnante programmation off).

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