Océanerosemarie – Chatons violents

C’est une nouvelle Océanerosemarie qui surgit sur scène, dans un sketch convenu à la Muriel Robin, où elle ne cesse d’interpeller un personnage absent, sa copine, à propos de son chat Froustinette. Fini le premier spectacle qui évoquait cette lesbienne « invisible » aux yeux de la société, parce qu’identifiée à une hétéro par le commun des mortels. La voici cheveux courts, en tenue noire formelle à la Christine and The Queens, qui consacre un long spectacle à la communauté bobo à laquelle elle appartient. Océanerosemarie dit d’un débit rapide son texte qui alterne sketchs et passages stand-up adressés au public.

La comédienne dessine une cartographie précise et fragmentée des bobos, ce terme générique et fourre-tout que se réapproprient certains intéressés, comme ceux du site bobodemerde. En fait, de façon plus précise et restrictive, elle évoque une catégorie de son invention, les « bons blancs bobos » (BBB), excluant de fait les bobos d’origine étrangère – alors même qu’elle dénonce le sentiment de culpabilité de ces mêmes BBB. Animée d’un élan paradoxal, elle dénonce et dévoile donc sa propre culpabilité, en proposant certes une analyse clairvoyante du racisme ambiant.

Chatons violents donne l’impression d’un spectacle pour les bobos, sur les bobos, critiquant les bobos, et qui s’enferme ainsi lui-même dans une sphère bobo qui lui dénie tout portée agissante… Les bobos des Abbesses s’y retrouvent, qui sirotent des verres de Chardonnay à 9 euros en évoquant leurs souvenirs de Calvi on the Rocks, ceux de Montreuil aussi, avec leurs maisons dotées d’un mur rouge et d’un jardin avec une haie de bambous, si bien que chaque bobo peut rire de lui-même et de son voisin à la boboïtude un peu distincte de la sienne.

On sait que la gentrification modifie la proche banlieue et que les bobos se mélangent moins qu’ils ne le disent, Blanche l’a expliqué de façon claire et lapidaire dans son premier show. Ici le propos tourne parfois à la leçon de morale. Ainsi, pour prouver l’inanité de la notion de racisme anti-blanc, la comédienne assène son propos de façon doctorale, sur fond de musique amplifiée, loin de la manière décalée d’Aamer Rahman ou Louis CK. Océanerosemarie se place toujours en surplomb, tout en s’incluant subitement dans le portrait en disant parfois « nous les BBB ». Mais cette autodérision ne semble pas naturelle, dans un spectacle qui, malgré une ou deux tentatives, ne brise pas le 4e mur.

Dans une interview, la comédienne dit avoir pris conscience qu’elle était blanche – c’est à dire privilégiée – à 35 ans : le spectacle baigne dans cette atmosphère de révélation récente où se ressent la fougue des nouveaux convertis haïssant ce qu’ils ont chéri. Que dénonce la comédienne ? Les féminines d’OSEF (Osez le féminisme) qui dénient aux prostituées et aux femmes voilées le droit d’avoir un point de vue parce qu’elles seraient aliénées, les bobos de gauche qui assimilent la religion à la guerre et ont une vision extrémiste et sacralisée de la laïcité, à l’instar d’Elizabeth Badinter, les générations précédentes (ses parents ?) qui pensaient défendre les immigrés avec un paternaliste méprisant. C’est bien vu, oui, mais pas nouveau, et parfois affirmé avec une certaine morgue. Dans le gendre du pamphlet elle aurait pu y aller plus franchement, ou alors creuser un décalage humoristique qui aurait laissé une place à l’interprétation des spectateurs… Au lieu de cela, elle dessine une suite de caricatures qui ne remettent jamais vraiment en question sa propre posture.

Alors oui, on goûte certaines respirations, comme ce final absurde digne de la Cantratrice Chauve de Ionesco qui nous emmène ailleurs, ou ce passage marseillais où la comédienne dépeint à merveille les cagoles. Mais on retombe aussitôt dans le cliché du bobo parisien décrivant une ville puant le poisson, infestée de rats cachés dans les poubelles que ne ramassent jamais les éboueurs. Bref, ce spectacle a beau être bien pensé et bien joué, il s’enferme dans une boboïtude sclérosée en finissant par s’identifier très exactement à ce qu’il dénonce : le communautarisme bobo. Entre satire et autoflagellation, la comédienne reste souvent au ras de constats justes mais stériles, en décrivant d’un point de vue extérieur une réalité qu’elle semble vivre de l’intérieur. Cette analyse aurait plus de sens si elle était proposée ailleurs que sous les ors de la Gaité.

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