D comme Deleuze, par la Cie La Traversée

Peu de choses sont aussi jouissives pour la pensée que l’abécédaire de Gilles Deleuze, cet entretien télévisé que le philosophe accorda à une ancienne étudiante pour la seule raison qu’il serait diffusé post mortem. Celui qui refusait d’apparaître dans les médias se voyait ainsi « réduit à l’état de pure archive ». Et pourtant, il y a mieux : le spectacle court, drôle et athlétique créé par un conférencier, un chanteur, un acrobate et un metteur en scène autour des quatre premières lettres dudit abécédaire. Sous-titré « conférence un peu mouvementée autour de l’œuvre de Gilles Deleuze », D comme Deleuze condense, en 1h10, un pan de la pensée deleuzienne en lui conférant une dimension théâtrale qui n’allait pas de soi. Car si Deleuze aimait la peinture et le cinéma, il n’était pas fan de théâtre. Une de ses phrases permet pourtant de sortir de l’impasse : « il n’y a pas d’œuvre d’art qui ne fasse appel à un peuple qui n’existe pas encore ». Ceci dit après l’affirmation que « l’art c’est ce qui résiste », version abrégée et élargie de la phrase de Malraux pour qui l’art est « la seule chose qui résiste à la mort ».

Le peuple des tréteaux peut donc s’approprier cette œuvre à la lisière de la philosophie, de l’art et de la pensée. D’une manière plus claire encore que dans le documentaire filmé, voici énoncés une série de paradoxes brillants qui éveillent l’esprit et rendent intelligent, à commencer par cette ouverture paradoxale où il est dit que « commencer n’existe pas » à moins d’avoir une cause première. Or il n’existe que des causes secondes, chaque début étant la suite d’une chose préexistante, à l’exception de deux exemples cités par Deleuze : le big bang ou la création.

Le propos du penseur fuse dans ces entretiens à bâtons rompus, a priori non préparés, sur des sujets qui lui tiennent à cœur, sur des concepts qu’il a inventés ou théorisés, comme le « corps sans organe » emprunté à Artaud, la « machine désirante » qui contredit la sexualité freudienne, ou le « devenir animal » où l’on comprend que comme l’animal, l’écrivain est une créature toujours aux aguets. Oui, l’animal et l’artiste ont en commun de définir un territoire en décrivant des lignes, des cercles, en usant des couleurs et du chant.

Ces concepts nous sont transmis dans une forme simple et intelligible, à travers des corps qui vivent sur scène. Ainsi, pour illustrer le principe de répétition, l’acrobate Erwan Ha Kyoon Larcher enchaîne une série de sauts, jusqu’à l’avant-dernier précédant la chute fatale, tout comme l’alcoolique boit jusqu’à l’avant-dernier verre qui lui permettra de continuer le lendemain (on pense alors au « 25e verre » de Ben, illustration humoristique de cette théorie). Quant à l’animal, il est joué avec une grâce étonnante par le chanteur Olav Benestvedt, qui incarnait jadis un singe dans une émission enfantine de la télévision norvégienne.

Ainsi, sur la scène de l’Échangeur, la pensée deleuzienne s’incarne d’une façon réjouissante et inattendue.

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