Le maître et marguerite de Boulgakov à la Tempête par Igor Mendjisky

C’est l’œuvre la plus jouée de Boulgakov et celle qu’il n’acheva jamais.  Les récit, les styles et les époques s’y entrecroisent, réel et fantastique, antiquité et 20e siècle. Le diable, Woland, accompagné de son chat (belle trouvaille de mise en scène), rend visite aux humains à Moscou. Deux intellectuels athées devisent au bord d’un lac, l’un est critique, l’autre, « le maître », est auteur. Le premier conseille le second dans la construction de son récit sur la véritable relation entre le Christ et Ponce Pilate. Voyant leur athéisme, le diable intervient dans leur discussion, avant de condamner le premier à la mort et l’autre à la folie.

On avait vu le metteur en scène Igor Mendjisky en meneur de revue dans Masques et nez, un atelier d’impro façon commedia del arte dont on retrouve ici une partie des comédiens. Ce qui l’a séduit dans Le Maître et Marguerite, cette œuvre que Boulgakov savait ne pas être destinée à être jouée de son vivant, ce sont ces strates d’écriture successives et cette durée très longue de composition, 22 ans, qui lui confèrent une dimension protéiforme assez propice à une adaptation personnelle. A la fois tragédie antique et conte fantastique, il parvient à faire sentir au public cette atmosphère onirique, oscillant entre rêve et cauchemar.

De fait, on découvre un spectacle qui a la force du théâtre actuel, où l’on sent l’influence de Vincent Macaigne (rapport au public), de Joël Pommerat (jeu sur le son) ou d’Alexis Michalik (langue étrangères). D’abord, la partie qui restitue en hébreu sur-titré le dialogue entre Jésus et le préfet Ponce Pilate (alors qu’il aurait pu s’agir de l’araméen ou du grec) rappelle le multilinguisme du Porteur d’histoire. On pense aussi à Je tremble de Pommerat pour la force performative de l’animateur tout-puissant qui susurre des paroles démultipliées au micro, ici Lucifer posant des questions indiscrètes aux spectateurs. Il y a aussi évidemment du Vincent Macaigne dans l’explosion du cadre théâtral et les allers-retours entre la scène et la salle.

Durant 1h50, on est transporté par le jeu habité de ces acteurs dont certains appartiennent à la compagnie des Sans Cou, en particulier par le diable, incarné par Romain Cottard au faciès effectivement méphistophélique, ou Yuriy Zavalnyouk vu récemment dans une pièce horrifique. Les comédiens passent d’une chambre d’hôpital psychiatrique à la Judée antique, traversent la salle ou le ciel de Moscou telle une sorcière sur son balai, dans une superposition de vrombissements sonores et lumineux. C’est un rêve éveillé qui fait s’entrechoquer les langues, les ambiances et les époques : sur la scène d’un théâtre, Igor Mendjiski relève un vrai défi.

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