Nicolas Lambert – Le maniement des larmes

Après Elf la Pompe Afrique et Avenir Radieux, une fission française, le comédien-enquêteur Nicolas Lambert boucle sa trilogie bleu-blanc-rouge consacrée à ce qu’il appelle l’a-democratie française. Dans ce nouveau spectacle, tout aussi précis et informé, consacré à l’armement, il démêle les fils du « complexe militaro-industriel français » qui reste étranger à la plupart d’entre nous – y compris au Parlement qui n’a aucun contrôle sur la politique de défense, fonction régalienne de l’Etat. La France a beau être aujourd’hui le quatrième exportateur mondial d’armement, une grande opacité règne à ce sujet, accusée par le fait que de grands groupes d’armes détiennent les médias.

Sur scène, un dispositif d’écoutes. Comme un fil rouge, Nicolas Lambert joue un enquêteur inspiré par Jean-Pierre Lenoir, entouré de deux collègues abreuvés de café qui écoutent des tas de conversations. Comme d’habitude, avec son sens du détail et du jeu, il incarne les acteurs politiques de cette histoire fumeuse, Michèle Alliot-Marie répondant à Bernard Cazeneuve sur l’attentat de Karachi, ou Michel Rocard pointant la responsabilité de politiques qui n’ont pas pu ni voulu stopper la prolifération nucléaire.

Chaque personnage est parfaitement campé, Sarkozy, Hortefeux, Léotard, mais surtout Balladur qui est soupçonné d’avoir financé sa campagne avec des rétro-commissions provenant de la vente de frégates à l’Arabie Saoudite et de sous-marins au Pakistan, dont l’arrêt aurait provoqué l’attentat de Karachi, soit l’explosion d’un bus transportant des employés français des constructions navales le 8 mai 2002. Mais le comédien se met aussi dans la peau de Ziad Takieddine et de l’intermédiaire le plus encombrant de la droite, Thierry Gaubert, présenté en lourdaud dépassé par les déclarations de sa femme et de ses filles. Le comédien n’oublie d’ailleurs pas les journalistes radio, d’Europe 1 à France Culture, jusqu’à Jean-Jacques Bourdin dont il contrefait avec talent la gouaille racoleuse.

Toujours à la contrebasse électrique, Eric Chalan propose mieux qu’une petite illustration sonore : il met en place une ambiance propice au suspense, tandis qu’en face de lui Erwan Temple, qui a conçu les lumières et la vidéo, diffuse sur le fond de scène des indications sur chaque fragment d’écoute, objet, lieu, date. L’enquêteur écoute, écrit, reproduit des extraits de conversations entendues. Plusieurs affaires se télescopent qui impliquent les mêmes acteurs, Takieddine et Thierry Gaubert, de la campagne d’Édouard Balladur en 1995 aux échanges entre Sarkozy et Kadhafi jusqu’à la mort de celui-ci, une imbrication complexe que le spectacle tente de clarifier, même si c’est parfois difficile à suivre.

Voici donc un théâtre engagé qui s’approprie la scène comme une arme d’investigation, de conviction et de combat, un théâtre dont le spectateur est vu comme un citoyen capable de changer les choses dès lors qu’il fait l’effort de s’informer.

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