Philippe Caubère – Marsiho

Quel comédien peut aujourd’hui se targuer de défendre la poésie comme Philippe Caubère ? Peut-être Jacques Bonnafé ou Denis Lavant dont les tripes fumantes gisent parfois sur le plateau… Après avoir clamé les poèmes d’Aragon et les textes de Benedetto, Caubère défend ici Suarès, ce classique oublié, membre du comité de lecture de la NRF avec Claudel, Gide et Valéry, dont il déterre un livre consacré à Marseille. Dos à un mur de pierres, sur la scène nue de la Maison de la Poésie, Caubère en costume blanc plissé par le vent s’adresse aux spectateurs avec sa faconde et une fougue poétique. Marsiho, nom provençal de Marseille, raconte l’histoire de la ville, depuis la Phocée grecque jusqu’au vingtième siècle, où vibre encore son indolence rebelle, de même qu’un culte de l’égalité qui n’admet pas le génie. On y croise des notables, des marlous, des prostituées…

Marseille est à la fois hellénique et miéterrane, ce mot moins scolaire que méditerranéenne, ses rues résonnent du mistral et d’un accent provençal typique – et les filles qu’on y croise ont la fierté des Romaines. Mais si Marsiho a des points communs avec l’illustre cité antique, ce n’est évidemment pas pour son architecture néoclassique, au style d’opéra pompier. En plus de Rome la rivale, Suarès a quelques mots pour Naples ou Barcelone au succès effronté. Quant à Paris, la ville de tous les excès, on y trouve « toutes les fleurs et tous les fumiers de la civilisation que l’action, sans cesse, renouvelle ».

Pourquoi Marseille refuse-t-elle l’art et la littérature, pourquoi méconnaît-elle ses enfants géniaux, Pétrone et Daumier, pourquoi la beauté du loisir y prévaut-elle sur celle de l’art ? C’est, répond Suarès, qu’une aristocratie a manqué à Marseille. La faute, aussi, à cette bourgeoisie locale qui a fait construire le lupanar sur les ruines de la cité antique. Difficile de ne pas penser aux prises de positions médiatiques de l’acteur sur la prostitution, lorsqu’il décrit avec flamme ces cagoles qui lèvent la jambe à leurs fenêtres. Il évoque aussi la bourse de commerce, les calanques ou le Roucas Blanc, cette « campagne acadienne » qui offre un calme propice à la solitude du créateur. Et regrette la destruction des allées de Meilhan et du canal de la Douane « qui semblait un coin de Venise, de la Venise la plus touchante, celle où rien n’attire l’étranger. »

Il ne s’agit donc pas, pour Suarès, de faire un éloge chauvin de sa ville natale, mais de dire qu’elle bouillonne d’influences mêlées, baignée des langues et des saveurs déversées à son port. « Celui qui naît et grandit à Marseille n’a pas besoin de partir : il est déjà parti. Comme ils rencontrent tous les visages et tous les peuples de la terre, entre les allées de Meilhan et les ports, la plupart des enfants ne rêvent pas de voir le monde. Un petit nombre d’autres brûle, au contraire, de tout quitter et de mettre cap au large. Plus fort que le désir de la mer, la nostalgie d’ailleurs. Où ? Ailleurs. A quelle fin ? Ailleurs. Pour quoi ? Ailleurs est le nom du pays inconnu, le plus beau des pays. Ailleurs, le pays où l’on est pas et où l’on pourrait être ; celui où nul n’a été, jusqu’à ce qu’on y soit. »

Pendant deux heures, le comédien s’approprie l’espace et le texte, qu’il projette vers la salle captivée, agrémentant le récit de personnages comiques et d’envolées musicales. D’une pierre trois coups, c’est la redécouverte d’une ville qu’on croyait connaître, l’hommage rendu à un auteur oublié, et le plaisir de voir Caubère mettre en bouche les mots d’un enfant du pays. Comme IAM, et bien qu’il ne soit pas ici question de l’OM, Caubère met le feu au théâtre.

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