The old woman, de Bob Wilson

  • En anglais et en russe surtitré en français. De Daniil Kharms. Mise en scène Robert Wilson. Avec Mikhail Baryshnikov et Willem Dafoe. Photo Lucie Jansch
  • Spectacle vu le 20 novembre 2013 à
  • Réserver sur liens Fnac

Depuis que Paris l’a découvert en 1971 avec Le Regard du sourd qui donnait à voir le monde du point de vue d’un enfant privé d’audition, Bob Wilson produit un théâtre d’avant-garde d’une force visuelle comparable à celle du cinéma ou de la peinture, selon Roger Planchon. Dans les Lettres françaises en 1971, Aragon écrit une lettre ouverte à son ami Breton mort cinq ans avant pour saluer cette création surréaliste : « Je n’ai jamais rien vu de plus beau en ce monde depuis que j’y suis né, jamais aucun spectacle n’est arrivé à la cheville de celui-ci, parce qu’il est à la fois la vie éveillée et la vie aux yeux clos, la confusion qui se fait entre le monde de tous les jours et le monde de chaque nuit, la réalité mêlée au rêve, l’inexplicable de tout dans le regard du sourd. »

Avant que l’opéra Einstein on the beach ne s’y joue à nouveau en janvier, le Théâtre de la Ville présentait pour la première fois en France The old woman. Pour adapter ce texte du poète russe Daniil Harms, envoyé par le régime stalinien dans un hôpital psychiatrique où il meurt en 1942, Bob Wilson s’est entouré de deux monstres sacrés de la scène, le danseur Mikhail Baryshnikov et le comédien Willem Dafoe, qui forment un duo burlesque digne de Laurel et Hardy. Mais on pense aussi à Chaplin, Buster Keaton, à l’expressionnisme allemand ou au théâtre Nô…

Des tableaux, à proprement parler, se matérialisent sur la scène. D’abord une sorte d’eau-forte devant laquelle se meuvent un chien et un personnage coloré. Puis les deux comédiens apparaissent sur un banc suspendu en l’air, éclairés d’une lumière éclatante, où la netteté des traits et le chromatisme sont dignes d’une exposition d’art contemporain. On découvre un jeu burlesque entre deux personnages, A et B, l’écrivain et son ami, que Bob Wilson a choisi de faire jouer indifféremment et successivement par Mikhail Baryshnikov et Willem Dafoe. Difficile de les différencier autrement qu’à leurs mèches dont les directions opposées figurent les aiguilles manquant à cette montre que tient une vieille dame – ce qui ne l’empêche pas de lire l’heure. A travers des situations équivoques, la poésie elliptique, ironique de Daniil Kharms traduit un refus de la pensée unique.

L’absurde de ces situations et de ces dialogues est encore renforcé par le choix du metteur en scène de jouer sur les répétitions. Si l’on ne comprend pas tout, on se laisse porter par les mots, les sons et la beauté plastique de ces personnages maquillés. Leurs gestes sont déliés, souples, précis ; leur mèches, mais aussi leurs expressions, souriante ou mécontente, semblent symétriquement opposés. On baigne dans un décor irréel et prégnant, surréaliste, peuplé de fenêtres en losanges, de cadeaux qui explosent, ou de saucisses qui montent au ciel. Des couleurs incroyables et changeantes se succèdent, comme les musiques émaillées de bruitages vibrants. Une poésie visuelle, rythmée et bien vivante éclot ainsi dans ce cadre pourtant si formaliste.

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