Trente-six nulles de salon

Voici un spectacle drôle et futé, typique de ceux qu’on joue au Rond-Point. D’abord, le titre fait allusion aux Brèves de comptoir de Gouriot dont ces Nulles de salon semblent implicitement démarquées, ainsi qu’aux ‘parties nulles’ jouées aux échecs. L’auteur Daniel Cabanis inscrit sa pièce dans le sillon de Mercier et Camier de Beckett, lui-même inspiré par Bouvard et Pécuchet de Flaubert. Oui, on a affaire à un couple de vieux copains, Mario et Mario, comme les retraités de Flaubert ou les potaches de Beckett, incarnés ici par deux comédiens drôles et intelligent : Olivier Saladin, ex Deschiens, et Jacques Bonnaffé, familier des poètes contemporains. Dans le même genre et au même Rond-Point, fin 2008, on avait vu François Morel et Jacques Gamblin dans un ping-pong verbal de Dubillard, une autre référence de Cabanis. On pourrait ajouter l’influence de Queneau pour la composition mathématique, vu ces trente-six dialogues invariablement composés de vingt répliques, dix pour un personnage et dix pour l’autre…

On est dans la tradition du dialogue comique : pas de localisation spatio-temporelle, on ne sait rien de ces personnages sinon qu’ils sont un peu aigris, qu’ils se tirent dans les pattes et cherchent toujours à avoir raison de et sur l’autre, sans jamais l’abattre sous peine de finir seul : car la raison d’être de ces deux âmes perdues est le couple qu’elles forment.

Les comédiens se complètent, chacun dans son registre : à un Bonnaffé ultra expressif, presque grimaçant, plein de tics et d’affectation tenue, répond un Saladin serein, rigolo, presque en sous jeu. La scénographie est assez remarquable : une sculpture digne de figurer dans une foire contemporaine (que Bonnaffé invite les spectateurs à observer de plus près), où sont accrochés des élastiques qui font penser aussi bien à des comédiens-marionnettes qu’à un jeu d’entremêlement symbolisant les ruses du discours.

Trente-six dialogues plus ou moins absurdes s’enchaînent en rythme, qui traitent d’une invitation refusée à une soirée mondaine, du silence, de l’amour des bêtes, ou de la nécessité de choisir entre être borgne ou unijambiste. C’est à la fois superficiel et profond, anecdotique et sérieux, toujours amusant. Bref, 1h20 de délectation verbale.

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