Une chambre en Inde, d’Ariane Mnouchkine

Une chambre en Inde, le nouveau spectacle conçu par Ariane Mnouchkine avec Jean-Jacques Lemêtre et Hélène Cixous, était très attendu. Après avoir franchi le hall d’un théâtre du Soleil aux couleurs et aux goûts de l’Inde, on découvre, sur la scène, une chambre vaste qu’occupent un lit et une table. Deux grandes fenêtres y font pénétrer de la lumière ou des songes qui prennent la forme de singes ou de guérilleros islamistes. Sur le lit, Cordelia – un double d’Ariane Mnouchkine – est prise de visions, perdue dans ses dilemmes (a-t-elle perdu la corde ou le fil d’Ariane ?). On la découvre en chemise de nuit, le transit perturbé par une mauvaise tourista, cherchant désespérément le sujet du spectacle qu’elle doit présenter le lendemain, alors que le directeur de la troupe a disparu : l’argument est le même, au fond, que celui d’A la française d’Édouard Baer, sauf qu’ici le conseiller du Ministère des affaires étrangères est le jeune responsable de l’Alliance française de Pondichery, qui sera muté si le spectacle qu’il a subventionné n’a pas lieu. Soit une mise en abîme de la création en résidence, un dispositif contemporain qui rappelle aussi la dernière création des 26000 Couverts.

Bien sûr, toute comparaison ayant ses limites, c’est l’univers foisonnant du théâtre du Soleil et d’Ariane Mnouchkine qui se déploie sur scène. Les idées, les visions de Cordelia se matérialisent avec une certaine dose de merveilleux et d’épouvante, rêves ou cauchemars par lesquels le bruit et la fureur du monde s’invitent sur le plateau. Avec une interrogation centrale : comment faire du théâtre après le 13 novembre, à l’heure de la guerre en Iran et sur fond de domination de la femme en Inde ou dans les pays arabes ?

Une force supplémentaire nourrit cette création : la reconstitution d’une forme de théâtre tamoul, le cousin populaire du kathakali : le theru koothu, aux costumes rutilants et bariolés et aux mélodies lancinantes. Par moments, tous les comédiens de la troupe, aux nationalités multiples, sont réunis sur scène pour chanter en tamoul des scènes du Mahabharata, cette épopée première de l’hindouisme, un chœur répétant les phrases des héros avec une fougue qui fait vibrer la salle.

Ce spectacle-monde semble chercher à tout intégrer : des langues étrangères (hindi, anglais, russe ou arabe), des auteurs dramatiques, Tchekhov ou Shakespeare qui parlent en songe à Cordelia, tout comme les archétypes du théâtre No ou du Theru koothu. La violence du monde fait irruption avec des terroristes armés de kalash, on rit lors d’un tournage de film pro-Daech dans le désert, bref, il y a de l’émotion et des trouvailles mais aussi des longueurs, dans ce spectacle de 3h30 – plus vingt minutes d’entracte.

L’atmosphère et la scénographie sont soignées, comme le son et la lumière, les costumes… Cette narration éclatée, qui fait surgir pèle-mêle quantité de scènes et de solutions dramatiques, fait à la fois la force et la faiblesse du spectacle. La réalité et le rêve se mêlent habilement, mais ça part dans tous les sens, si bien qu’on perd le fil d’Ariane et qu’on finit désorienté face à la violence du monde contemporain. Ce qui était peut-être voulu, en somme.

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