Kanata – Épisode I – La Controverse, de Robert Lepage

Kanata a dû affronter les vents de la censure. Jouée au théâtre du soleil du 15 au 31 mars 2019, la pièce avait été censurée au Canada à l’été 2018, car des représentants de populations amérindiennes autochtones s’étaient émus qu’aucun des leurs n’y soit acteur. Et pourtant : voilà une compagnie multiethnique composée d’Afghans, de Sud-américains, de Blancs ou de Noirs. C’est d’ailleurs la première fois que la troupe du théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine est dirigée par un autre metteur en scène : le Québécois Robert Lepage.

L’épisode 1 de Kanata – qui signifie village en langue iroquoienne et a donné son nom au Canada – a été rebaptisé La controverse, en écho à la polémique qu’il a suscité. Car cette pièce protéiforme évoque l’histoire du Canada, nation fondée sur un territoire occupé de force par les colons aux dépens des Indiens, Native Americans aujourd’hui presque invisibles. L’un des personnages fait écho à la polémique : une peintre française qui souhaite monter une exposition de portraits de prostituées autochtones assassinées par un serial killer. Cette artiste est elle-même confrontée au refus des familles et associations concernées qu’elle se servent de l’image des victimes pour produire une oeuvre. Voici posée la question de l’appropriation culturelle et de la liberté de création – comme quelque temps après, de façon bien plus caricaturale, l’annulation d’une adaptation d’Eschyle à la Sorbonne.

Considérer cette pièce comme raciste ou méprisant ceux qu’elle représente, quand bien même ils n’en seraient pas les acteurs, reviendrait à faire un contresens, car c’est une des rares tentatives artistiques, à l’image des poèmes de Sherman Alexie ou de ce film de Cloé Zhao, Les Chansons que mes frères m’ont apprises, de représenter une communauté invisible et marginale, qui après avoir subi un génocide, est en proie à une discrimination territoriale sur le sol canadien et américain.

Voici une réflexion sur la déchéance de cette population marginalisée dans un quartier pauvre de Vancouver, qui connait la précarité, la maladie, la drogue. Une salle de shoot est montrée de façon ultra-réaliste sur scène, au sein d’un centre de désintoxication. Toute la surface du grand plateau du théâtre du Soleil est utilisée et les comédiens se changent en un clin d’œil, modifient le décor, circulent d’un intérieur bobo aux rues de Vancouver squattées par les prostituées et les drogués. La scène se transforme et nous transporte : c’est un loft, un restaurant chic, un élevage porcin, un commissariat rappelant les meilleurs séries policières.

Il y a chez Robert Lepage une démarche de théâtre total qui était également sensible dans le dernier spectacle d’Arianne Mnouchkine. La scénographie, réaliste et suggestive, utilise des projections d’images urbaines en fond de scène, le rythme est vif. Les intrigues, les langues, les supports s’entremêlent, de la rue au musée, de l’anglais au farsi, de la scène à l’écran. Derrière la fresque d’un Vancouver des années 2010 se lit l’histoire coloniale, celle de l’opium arrivé depuis Hong-Kong où il avait été introduit par les Anglais pour affaiblir la Chine. En somme, nous voilà transportés dans un théâtre à la fois onirique et réaliste, ambitieux et contemporain, qui ne laisse pas le spectateur en repos.

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