Kean d’Alexandre Dumas mis en scène par Alain Sachs

Kean – à l’origine sous-titré Désordre et génie – est une pièce écrite en 1836 par Alexandre Dumas pour un acteur célèbre de son époque, Frédérick Lemaître. Presque 120 ans plus tard, Jean-Paul Sartre l’adaptait pour en donner le premier rôle à Pierre Brasseur (qui incarne d’ailleurs Frédérick Lemaître dans Les enfants du Paradis de Carné), avant qu’elle ne soit aussi jouée par Belmondo après 28 ans d’absence sur scène. On le comprend : il s’agit toujours pour un metteur en scène de rendre hommage à un comédien. Quel acteur Alain Sachs a-t-il voulu mettre en lumière ? Alexis Desseaux, qu’il a découvert sur une petite scène durant le Off d’Avignon et qui l’a touché par sa complicité avec Stéphane Titeca, bref, le coup de cœur. Desseaux, alias le commandant Motta pour les fans de Julie Lescaut, joue donc l’acteur shakespearien à succès, libre-penseur et séducteur invétéré, tandis que Titeca, formé au Conservatoire par Jean-Laurent Cochet, incarne son valet Salomon.

Pour compléter ce duo initial, Sachs a réuni un casting de comédiens en partie « vus à la télé », comme Justine Thibaudat, Frédéric Gorny ou Eve Herszfeld. Ce n’est pas un hasard si la pièce a été nommée 5 fois pour les Molières 2019, puisqu’on assiste à un bijou ciselé. L’efficacité scénique du boulevard, entrées et sorties en permanence, fait bon ménage avec des réminiscences de L’Avare de Molière, quand son valet rappelle Kean à l’économie, ou un côté Marivaux dans la complicité entre Kean et son ami le prince de Galles qui vit par procuration ses aventures. Enfin, un zeste de mise en abyme quand Kean devient fou sur scène en incarnant Othello et qu’il finit par s’adresser directement à la salle… Tous les ingrédients sont ainsi réunis pour une pièce efficace et toujours mouvementée, aux subtiles nuances de jeux.

Kean le comédien est capable de tout perdre sur un coup de tête : Alexis Desseaux prête au personnage une vivacité et une légèreté très convaincantes. Le comédien joueur exalte la jouissance. Son viatique : on jouit mieux sans posséder, quitte à être criblé de dettes. L’adaptation de Sartre étend à la vie entière la réflexion sur le jeu du comédien : l’acteur doit-il être naturel dans son jeu ? Et, au fond, chacun d’entre nous ne joue-t-il pas un rôle en permanence ? Si les premiers instants laissent craindre une pièce figée dans un décor et des costumes d’époque, la troupe dévoile une complicité et une énergie communicatives.

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