La dernière bande de Beckett par Alain Françon

La scène, enveloppée d’obscurité, s’éclaire très lentement. Petit à petit, on découvre, surmontée d’une lampe, la tête du comédien à son bureau qui trône au centre de la pièce. L’ambiance est posée, beckettienne au possible. Krapp, écrivain raté, s’apprête à écouter un enregistrement vieux de trente ans. Il cherche la bobine 5 de la boite 3. « Bobine », il répète amusé ce mot qui s’aiguise sur le « i », avec des inflexions à la Antonin Artaud. La voilà, cette bobine qu’il cale sur son magnétophone, un appareil ancien qui semble fonctionner pour de vrai, à moins que le son ne vienne de la régie. Quand il ne comprend pas un mot, comme « viduité », l’homme arrête la bande et va chercher dans le dictionnaire. État de veuvage. Il s’interrompt aussi lorsque les souvenirs sont trop pressants, prégnants, va boire un coup dans une coulisse. Ces bribes de monologues dévoilent un tempérament vif, acrimonieux, exaspéré. Serge Merlin est parfaitement saisissant dans son rôle.

Après l’écoute, Krapp enregistre une nouvelle bobine et commence par lâcher, excédé : « Viens d’écouter ce pauvre petit crétin pour qui je me prenais il y a trente ans, difficile de croire que j’aie jamais été con à ce point-là. » La bande ancienne résonne avec la nouvelle : à une femme au visage enchanteur répond la vieille décharnée qui semble sa partenaire occasionnelle. Un passage est écouté deux fois, souvenir de bonheur indicible lors d’une promenade en barque avec son ancienne compagne, dérivant dans les roseaux… Contraste extrême entre ce bonheur serein et une solitude actuelle, plongée dans les ténèbres et le silence, comme au milieu d’une terre inhabitée.

Alain Françon avait déjà mis en scène Serge Merlin, en compagnie de trois autres comédiens, dans Fin de Partie (voir la vidéo). Ici, au théâtre de l’Œuvre, une salle curieuse et très belle où la scène occupe autant d’espace que le public, la mise en scène d’Alain Françon est sobre et épurée comme la souhaitait l’auteur. La diction de Serge Merlin, hachée, ménage des pauses là où l’on ne les attend pas, sans doute pour interroger perpétuellement le sens de ces phrases que Beckett avait écrites en anglais, avant de les traduire dans sa langue d’adoption.

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