Ne pas donner à manger au conférencier

  • De Sacha Danino, Alexandre Guilbaud et Patrick Schilling. Mise en scène Alexandre Guilbaud et Patrick Schilling. Avec Erwan Creignou.
  • Spectacle vu le 13 janvier 2015 à
  • Réserver sur liens Fnac

C’est un spectacle assez peu courant, à mi-chemin entre le cours d’histoire, la visite guidée et la conférence. La petite scène des Mathurins, au second sous-sol, reproduit l’intérieur poussiéreux d’un vieux Parisien attaché à sa ville, bric à brac empli de cartes anciennes, de babioles et de figurines avec lesquelles il nous conte douze siècles d’histoire de Paris, de Lutèce à Philippe Auguste. Soit, en grande partie, ce Moyen Age qu’on prend souvent pour un temps de pauvreté, de maladies et d’obscurantisme, écrasé entre deux grands âges que seraient l’Antiquité et la Renaissance. Il y a là un appel éloquent à reconsidérer cette période qui fut celle de la chevalerie, de l’amour courtois et des troubadours, où furent inventées la portée musicale et les cathédrales gothiques (le comédien cite aussi l’astrolabe et la boussole qui ont des origines plus anciennes). Mais, surtout, le Moyen Age contient en germes les possibilités de la Renaissance, grâce à l’acharnement patient de moines copistes qui passèrent leur vie à transcrire les manuscrits de l’Antiquité.

Erwan Creignou incarne de façon convaincante ce vieil érudit sympa qui interpelle souvent sa femme (sa bonne ?) affairée, en coulisses, à préparer des paupiettes de veau. Il s’adresse simplement au public, d’une diction un peu désuète mais jamais hésitante, passe des diapos, glissant parfois une photo de sa nièce ou de son beau-frère. Le spectateur n’est jamais perdu, saisi par les tours de passe passe narratifs du comédien qui change de ton et sème son propos de blagues guillerettes.

Le texte d’Alexandre Guilbaud, Patrick Schilling et Sacha Danino, coauteur du Tour du Monde en 80 jours, est clair et didactique, en même temps qu’assez érudit. Avec ce goût de l’anecdote et des vies de Saints, on n’est pas très loin de chez Lorànt Deutsch dont le célèbre Métronome, en égrenant l’histoire de Paris au fil de ses stations, tirait son principe d’un hors-série de l’Itinérant, un journal vendu par des SDF.

En compagnie du comédien, on explore un pan méconnu de l’histoire parisienne, en partant de la ville gallo-romaine, bâtie au sud de la Seine, avec son cardo maximus, axe nord-sud que figurent toujours la rue Saint-Jacques et la rue Saint-Martin, dont les termes de Cluny et les arènes de Lutèce sont les deux seuls vestiges actuels. Au 3e siècle les Parisii s’installent sur les îles qu’ils fortifient contre les premières invasions barbares. Le comédien évoque Saint Denis de Paris qui marche, tête coupée à la main, depuis le mont Martre (soit mont des Martyrs) où il a été décapité jusqu’à la ville éponyme où seront plus tard inhumés rois et reines de France, Sainte-Geneviève qui résiste à Attila le Hun, connu pour sa sentence définitive : « là où passe mon cheval, l’herbe ne repousse pas », ou le roi Clovis dont le nom va évoluer en Louis. Au début du 13e siècle, pourquoi Philippe Auguste construit-il le Louvre à l’ouest de sa muraille ? Non pour se protéger des Normands mais bien des Anglais qui possèdent la moitié de la France, notamment la Guyenne et la Normandie…

Même aux fins connaisseurs des mystères de Paris, ce spectacle fera découvrir des choses. Instruire en divertissant, c’est au fond l’idéal classique que les auteurs et le comédien réalisent, non sans faire passer un message fort en ces temps de division : l’histoire est notre bien commun à tous, une de nos richesses inaliénables.

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