A vif de Kery James, mis en scène par Jean-Pierre Baro

Légende du rap français, Kery James a la crédibilité de la rue et celle du public, sans oublier celle de la presse. Le MC est là depuis plus de trente ans, puisqu’on l’a entendu pour la première fois en 1991, à 13 ans, avec MC Solaar sur le morceau « Ragga jam ». Ensuite, son nom est associé à celui de son groupe, Ideal J, et au collectif plus large de la Mafia K’1 Fry.

Interviewé dans The Source en 2005 pour la sortie de son album Ma Vérité, il défendait déjà l’idée de responsabilisation. Après les deux albums amers et violents d’Ideal J (contenant « le Ghetto français » et le mythique « Hardcore ») suivi d’un 1er album solo plus sage (avec le titre éponyme « Si c’était à refaire »), il ajoutait à son arc la corde de l’humour (« C’est votre choix » ou « J’aurais pu dire ») et dénonçait la victimisation de certains jeunes de cité. Puis, dans un titre de son 3e album, « Banlieusards », il scandait : « on n’est pas condamné à l’échec », « qu’a-t-on fait pour nous-mêmes ? »

Les germes étaient donc présents de longue date pour qu’éclose un face à face rhétorique autour de cette question : « l’État est-il seul responsable de la situation des banlieues ». A vif c’est ce sujet traité comme à la Conférence du stage, un concours d’éloquence réservé aux jeunes avocats du barreau, où le MC a d’ailleurs été invité. Deux avocats s’opposent, se cherchent, un banlieusard noir, Soulaymann, qui répond par la négative à la question posée, et un jeune homme de bonne famille, Yann, incarné par l’excellent Yannik Landrein.

Il faut saluer la qualité d’écriture du livret, qui esquisse deux styles distincts dans les plaidoiries, l’un, didactique et appuyé par de grosses métaphores, qui incite les jeunes à se prendre en main, l’autre procédant par allusions, qui déplore l’irresponsabilité d’hommes politiques pourtant prêts à tout pour avoir des responsabilités. Le jeu aussi est différent, ironique chez Yann dont Soulaymann pointe la culpabilité bourgeoise et le désir inconscient d’infantiliser les banlieusards, grandiloquent chez ce dernier dont son adversaire moque la prétention empesée

Sur scène, ce duel verbal comble toutes les attentes : ça fuse, ça rebondit, les piques font mouche et quelques frissons parcourent la salle composée d’habitués du Rond-Point et d’une jeunesse moins familière des sorties théâtrales. Si quelques slameurs et rappeurs se sont essayés au théâtre avec plus ou moins de bonheur (comme Joey Starr, Dgiz, D’ de Kabal ou Felix J et Abd EL Haq), on peut dire que Kery James y réussit. Son message est rendu accessible à un nouveau public, sans flow ni instrumental – sauf lors d’un passage rappé -, même si demeure sa diction très particulière, acérée comme une lame tranchante.

S’il fallait trouver un défaut au spectacle, cela tiendrait au fait que cette double argumentation ne s’aventure pas au-delà d’une pensée assez consensuelle : oui, l’État est bien responsable, au fond, de la situation des banlieues – postulat que tout le monde ne partage pas. La contradiction aurait pu être plus forte. Mais les sentiments et la morale sont inhérents au personnage de Kery James. Et le public apprécie. Ainsi l’objectif affiché de réconcilier les « deux France » semble, à l’échelle de la salle, chaque soir accompli.

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