L’établi de Robert Linhart à l’Épée de bois

L’établi est une équivoque, un double sens. D’abord on comprend qu’il s’agit de la table en bois sur laquelle un ouvrier répare les pièces défectueuses. Mais l’établi c’est aussi un mouvement d’intellectuels maoïstes qui, à la veille de 68, cherche à infiltrer le monde ouvrier pour y introduire une nouvelle forme d’organisation. L’expérience avait également été faite par Jean Rolin dans son livre L’Organisation (1996), témoignage plus diffus et littéraire. C’est de façon sociologique que Robert Linhart rend compte de son expérience dans ce récit composé dix ans après, en 1978. Il y raconte une année passée à l’usine Citroën de la Porte de Choisy, parmi les ouvriers français, maghrébins, africains, yougoslaves ou bretons, dans l’esprit desquels il dépose les ferments de la grève lorsque la direction cherche à les faire travailler plus sans les augmenter.

« Qu’ai-je fait d’autre en quatre mois que des 2 chevaux ? Je ne suis pas entré chez Citroën pour fabriquer des voitures mais pour faire du travail d’organisation dans la classe ouvrière », écrit ainsi Linhart. On est dans un théâtre documentaire qui reconstitue, avec le plus haut degré de réalité possible, le monde de l’usine. La scénographie montre cet espace de travail : plaques de tôle qui s’effondrent, fonderie, usinage des matériaux, bleus de travail, mais aussi les pauses, la surveillance, les réunions au bar du coin à écrire des tracts. Le récit raconte le quotidien de l’établi – et de ses collègues – depuis son embauche jusqu’à son licenciement en passant par 68, la grève, le racisme, la condition des immigrés, l’inégalité entre manœuvres et ouvriers spécialisés. On est vraiment au cœur de la machine, dans le système de production à la chaîne.

Sur scène, un narrateur, neuf acteurs, des archives noir et blanc qui défilent et un bruit de fond persistant : c’est la partition jouée en continu par trois musiciens cachés, avec une justesse soutenue. Il y a du bruit, de la fumée, les étincelles surgies du chalumeau. Olivier Mellor donne au livre de Robert Linhart, présent le soir de cette première à l’Épée de bois, la dimension scénique qui la rend perceptible au public.

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